Chaque matin à 7 h 45, la BBC endort ses auditeurs

posté le 08/09/2018

Une pétition demande l’ouverture de l’émission confessionnelle historique de la BBC, « Thought for the day », à des contributeurs non croyants, alors que la majorité des Britanniques se déclarent désormais « sans religion ».

Philippe Bernard (Londres, correspondant) 07.09.2018 à 04h57

 

LETTRE DE LONDRES

Chaque matin peu après 7 h 45, les sept millions d’auditeurs de « Today », la session d’information de BBC Radio 4 la plus prestigieuse et l’une des plus écoutées du Royaume-Uni, subissent un choc. L’avalanche des infos, interviews et reportages s’interrompt subitement pour laisser la place à... un sermon.

« Thought for the day » (« La pensée du jour ») dure moins de trois

minutes, mais l’émission a le don d’exaspérer une partie des auditeurs.

« C’est le bon moment pour aller aux toilettes ou allumer la bouilloire pour le thé », ironise Terry Sanderson, président de la très laïque National Secular Society, à l’origine d’une pétition, en août, demandant une réforme de cette séquence. Sur un ton sentencieux, un évêque, un théologien, rarement un rabbin ou un imam, délivre sa « pensée du jour », mélange de morale, de références bibliques et de café du commerce plus ou moins lié à l’actualité. Le texte est lu, parfois laborieusement, ce qui confère à la séquence une tournure surannée, genre « chers auditeurs ».

Jeudi 6 septembre, le grand rabbin Mirvis annonçait la fête de Roch Hachana (Nouvel An juif) en dissertant sur le poids de nos actions individuelles sur les générations futures. L’avant-veille, Tina Beattie, professeure de théologie catholique insistait en toussotant sur la force que donne la foi pour résister aux trahisons et aux agressions. Le jour de la rentrée scolaire, le révérend Rob Marshall magnifiait l’engagement des professeurs dans la transmission de la sagesse. Les platitudes s’enchaînent, produisant un filet d’eau tiède plutôt soporifique à l’heure où l’auditoire haut de gamme de « Today » s’ébroue.

« Elément du patrimoine britannique »

Selon la présentation officielle de la BBC, « Thought for the day » est une
« ponctuation » qui propose aux auditeurs « des réflexions du point de vue de la foi sur les sujets et les gens qui font l’actualité ». La séquence est la lointaine héritière de « Lift up your hearts » (« Hauts les cœurs »), la causerie religieuse quotidienne créée par la BBC en 1939 pour entretenir le moral du pays en temps de guerre.

Début septembre, Sarah Sands, la rédactrice en chef de « Today », a admis qu’elle n’en était pas fan. Mais pas question de s’en passer : « Thought for the day » « appartient à l’héritage de l’émission, a-t-elle déclaré. Elle existe parce que c’est un élément du patrimoine britannique ». Après tout, le Royaume-Uni n’est pas un pays laïque. Sa chef de l’Etat, la reine Elizabeth II est la patronne de l’Eglise anglicane.

Pourtant, le « god talk » matinal de la radio publique est au centre de controverses depuis des décennies. Dans les années 1980, des évêques anglicans l’avaient utilisé pour dénoncer la politique sociale de Margaret Thatcher et, dans les années 1990, une contributrice y avait dénoncé la tolérance de l’Eglise envers l’homosexualité. En 2010, le message du pape Benoît XVI diffusé dans le cadre de « Thought for the day » avait enragé les libres penseurs.

Aujourd’hui, l’émission est critiquée à la fois par les membres des religions minoritaires, qui se plaignent d’être réduits à la portion congrue, et surtout par les athées et les agnostiques qui dénoncent leur exclusion.

« Thought for the day » « opère une discrimination explicite contre les non religieux, comme s’ils ne pouvaient pas émettre eux aussi des “pensées” importantes pour le pays », proteste la pétition de la National Secular Society. Le texte réclame non pas la suppression de la séquence, mais son ouverture à de nouveaux contributeurs indépendamment de leur identité religieuse ou non.

De façon fugace, en 2002 puis en 2013, un athée avait obtenu une séquence de deux minutes et demie dans un autre créneau matinal pour s’exprimer, mais la BBC a toujours refusé de déconfessionnaliser l’émission en l’ouvrant à des contributeurs athées. En juillet, Stuart Jeffrey, druide à Stonehenge a assuré avoir recueilli 2 000 signatures sur une pétition revendiquant « une voix païenne au moins une fois par an » à l’émission de 7 h 45.

Des « sans religion » majoritaires

Le sermon matinal n’agace pas seulement certains auditeurs et quelques druides. En octobre 2017, John Humphrys, star sexagénaire de « Today » l’a qualifié de « souvent profondément, profondément barbant ». Pourquoi sommes-nous obligés d’interrompre « une émission formidable pour écouter quelqu’un nous raconter que Jésus était vraiment

chouette ? », peste cette grande voix de la BBC.

L’auditeur perçoit d’ailleurs parfois l’agacement à peine contenu avec lequel les animateurs lancent à l’antenne le prêcheur du jour. « Il n’est pas normal, a ajouté John Humphrys, que nous devions diffuser presque trois minutes ininterrompues de religion alors que plus de la moitié de la population n’en a aucune. »

De fait, depuis 2017, les « sans religion » sont majoritaires (53 %) au Royaume-Uni. Seuls 15 % des Britanniques se disent « anglicans » (seulement 3 % chez les moins de 24 ans) et 9 % catholiques, chiffre probablement gonflé par la présence de nombreux résidents originaires d’Europe de l’Est. Cela n’empêche pas vingt-six sièges d’être réservés aux évêques de l’Eglise d’Angleterre (anglicane) à la Chambre des lords.

Mais la BBC tient bon. Elle refuse l’ouverture aux non-religieux, arguant de son souci de proposer « un éclairage différent sur l’actualité » et de ne pas « diluer » la spécificité de la séquence. « Je ne vois pas quel problème pose le fait de consacrer un temps à un sujet spécifique tel que la religion, comme la BBC le fait pour le sport, les sciences ou les femmes », argue Giles Fraser, pasteur anglican, longtemps chroniqueur religieux au Guardian. « Tought for the day est « un cours interlude qui, dans l’idéal, convainc les gens, même fugitivement, de se montrer un tout petit peu plus attentionné, bienveillant ou courageux », défend de son côté Robert Shrimsley, chroniqueur au Financial Times.

Mais les laïques britanniques ne désarment pas. Un site satirique intitulé « Platitude of the day », plateforme des idées scientistes et rationalistes, se donne pour mission de ridiculiser la « minute de Dieu » de la BBC et son présupposé selon lequel « seuls ceux qui communient avec leur ami magique invisible peuvent avoir une moralité ». Son animateur, Peter Hearty, se présente comme « un ancien séminariste catholique, dans la force de l’âge, en surpoids, mauvais joueur de cornet à piston et athée ».

Quant à la National Secular Society, pragmatique, elle propose une application pour smartphone qui permet d’abandonner automatiquement BBC Radio 4 juste pendant le temps de « Thought for the day ».