Laïcité : le combat continue.

posté le 25/06/2015

Laïcité : le combat continue.

 

La laïcité fait à nouveau problème, alors que nous nous apprêtons à célébrer le centième anniversaire de la Loi du 9 décembre 1905, entérinant la séparation des Eglises et de l’Etat. La revue Le Débat consacre une bonne partie du numéro de mai-août, qui vient de paraître à ce sujet. Et il comporte plusieurs articles absolument décisifs pour tenter de comprendre ce qui est réellement en jeu.

D’abord, les circonstances historiques de l’adoption de cette loi elle-même. Un article de Jean-Pierre Machelon, doyen honoraire de la faculté de droit Paris-Descartes, nous rappelle que, contrairement à ce que prétendent désormais certains laïcs accommodants, la bataille fut rude.

La loi de 1905 vint couronner un combat commencé dès l’établissement de la III° République, au cours dès l’année 1880, l’ année où les jésuites, qui tenaient une bonne part de l’enseignement secondaire furent chassés manu militari des établissements scolaires. Des couvents furent militairement assiégés. La loi de 1901 soumit les congrégations religieuses à un régime d’autorisation par l’Etat ; nombre d’entre elles furent dissoutes. L’anticléricalisme se déchaîna sous le ministère Combes, à partir de juin 1902 et une loi de 1904 interdit aux congrégations religieuses toute forme d’enseignement en France. La République rompit alors les relations avec le Saint-Siège.

La loi de 1905 constitua une tentative de mettre fin à cette escalade et elle fut largement l’œuvre du jeune député Aristide Briand. « En échange d’une indépendance qu’elle ne demandait pas, elle privait immédiatement l’Eglise catholique de l’essentiel de son patrimoine et de ses ressources », écrit le doyen Machelon. Toutefois, les inventaires des biens ecclésiastiques, qui prescrivaient aux gendarmes de faire procéder à l’ouverture des tabernaclesdonna lieu à des réactions violentes des fidèles en plusieurs endroits. C’est la guerre de 14, vécue dans les mêmes tranchées par les instituteurs et les curés, qui permit l’apaisement et le rétablissement des relations diplomatiques avec le Saint-Siège. Qu’on ne nous dise pas que cette histoire s’est déroulée dans la bonne humeur. Ce fut un combat.

Or, il faut le recommencer, si l’on croit Paolo Flores d’Arcais, le directeur de la revue italienne MicroMega qui propose, dans Le Débat ses Onze thèses sur la laïcité.

Le massacre de Charlie Hebdo, écrit-il, est une déclaration de guerre contre la laïcité. L’ouverture d’une guerre contre la démocratie au sens où elle est autonomie – le fait, pour une société, de se donner ses propres lois, d’en reconnaître le caractère conventionnel ou contractuel ; et non de prétendre les avoir reçues de Dieu. Des lois d’origine humaine peuvent l’objet de critiques et de modifications. Celles qui seraient reçues de Dieu ne peuvent être qu’intangibles et soustraites à la discussion.

La laïcité, pour Flores d’Arcais, ne peut être aménagée. Soit Dieu et ses lois sont exilés de la sphère publique et confiées au secret des consciences individuelles, soit ceux qui prétendent parler en son nom tendront inéluctablement à vouloir contrôler tous les aspects de l’existence.

Or, dans nos sociétés plurielles, Dieu l’est devenu aussi. L’exigence des religions différentes à vouloir contrôler l’espace public ne peut conduire qu’à de nouvelles guerres de religion. Pour qu’une religion soit compatible avec la démocratie, il faut qu’elle ait non seulement admis mais intériorisé le fait que les démocraties vivent dans le péché ; et qu’elle ait renoncé une fois pour toutes à réclamer le recours du bras séculier de la justice pour punir les péchés – y compris celui de blasphème. La liberté à l’égard de la religion doit être complète. Et tout recul, prônant au nom d’accommodement raisonnables, une « laïcité ouverte », constitue une brèche par lequel on autorise la « reconquête de la sphère publique » par des « mouvements militants ».

Enfin, l’exigence nouvelle de « respect envers la religion », qui a pour corollaire le glissement des religions d’un statut de régime de vérité particulier à celui d’affirmation d’une identité collective, nie l’individu. Elle le nie dans son droit à l’hérésie, à l’apostasie, bref dans sa vocation démocratique à une existence singulière, en  le livrant à cette communauté qui le réclame et prétend non seulement parler en son nom, mais le châtier en cas de manquement à ses lois.

Clémenceau, afin de défendre « le droit d’outrager la religion », disait : "Dieu se défendra bien lui-même ". Et nos lois récentes distinguent clairement les idées (dont les dogmes religieux font partie et que l’on doit pouvoir continuer à critiquer librement) et les personnes (qu’on ne saurait injurier ou diffamer en raison de leur religion). Ainsi, l’antisémitisme, ou le racisme sont punis par la loi. Mais la christianophobie ou l’islamophobie sont des fariboles manipulées par des pouvoirs dévots et intolérants, qui cherchent à soustraire à la critique rationnelle des superstitions.

Prétendre que les croyants peuvent être blessés dans leur conviction par des dessins est absurde : les incroyants, dit Flores d’Arcais sont quotidiennement « outragés dans leur sensibilité éclairée et critique par les paroles et les actes témoignant des superstitions religieuse». Mais ils acceptent sereinement ces offenses au sens commun. Que les croyants fassent donc preuve de la même tolérance....

Tant à droite qu’à gauche, on observe sur ces questions de très profondes divisions. Vous-même, François Bayrou, vous réclamez de l’héritage de la démocratie-chrétienne, mais aussi de la laïcité républicaine. Pensez-vous qu’il faille renégocier le compromis républicain avec les religions dans le contexte de la France actuelle ?



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