Le mal dominant

posté le 13/06/2015

 

Le mal dominant

Le film Much Loved, sur la prostitution au Maroc, est interdit dans le pays, mais certains ne se sont pas interdits d’appeler à exécuter le cinéaste Nabil Ayouch et l’actrice Loubna Abidar. Sentiment de déjà-vu. Car les artistes et intellectuels arabes sont au front sur le statut des femmes en terre d’islam. C’est le cinéaste Mohamed Diab, avec son film Les Femmes du bus 678 (2011), qui a sensibilisé l’Egypte, et même au-delà, au fléau du harcèlement sexuel. En se montrant nues sur leurs blogs, la Tunisienne Amina Sboui en 2013 et l’Egyptienne Aliaa Magda Elmahdy en 2011, jouant sur la transgression – moteur de la création –, ont affronté les tabous : sexualité, séduction, plaisir.

Les artistes disent que ce combat, en dépit de quelques conquêtes, est pour l’instant perdu. Pour eux, souvent en exil. Pour les femmes surtout : droits élémentaires bafoués, mariages forcés, mutilations sexuelles… Combat perdu car, disent-ils, au-delà des islamistes radicaux, c’est la majorité des hommes du monde arabe, dans leurs gestes quotidiens, qui font du mal aux femmes. Les révolutions arabes n’auraient rien changé. En Tunisie, le pays des espérances féministes, Monia Ben Jemia, de l’université de Tunis, fait un constat accablant dans La Croixdu 29 mai. « Au centre d’écoute des femmes victimes de violence, nous sommes débordées. Plus encore depuis la révolution. » 

Les intellectuels et artistes se rejoignent sur ceci : une vie meilleure dans ces pays passe par la libération des femmes. « C’est le nœud gordien. Libérez la femme et vous aurez la liberté », dit l’écrivain algérien Kamel Daoud dans un dialogue passionnant avec son homologue égyptien Alaa Al-Aswany, publié dans L’Humanité du 2 juin. Tous deux dénoncent l’alliance entre « extrémisme religieux et dictature » – c’est aussi le titre du dernier livre d’Al-Aswany (Actes Sud, 2014). Avec pour premières victimes les femmes.

Jambes nues, jupes longues

Kamel Daoud, qu’un chef salafiste souhaite voir exécuté, parle souvent des femmes dans ses chroniques sur Facebook. Il est d’une causticité douloureuse. Le 25 mai, dans « Le rêve monstrueux d’une Algérie sans jambes », il évoque un ministre parti en guerre contre les jupes courtes à l’université. Et fait référence au moribond Bouteflika : « On a un président assis, qui ne se lève pas et dont les jambes ne fonctionnent pas. Jambes mortes, contre jambes nues. Les premières ne dérangent pas le ministre de l’enseignement supérieur. Les jambes nues, si. (…) Le but politique ultime, c’est un pays sans jambes (…) De l’autre côté, en France, une étudiante est chassée pour cause de jupe longue. Un journal fictif a même proposé d’échanger les deux femmes pour régler les problèmes. »

On lira la chronique magnifique de Daoud titrée « Pourquoi les islamistes sont-ils angoissés par la femme ? », dans laquelle il explore la notion de désir et finit ainsi : « La femme n’est pas la moitié de l’islamiste mais la totalité de ses problèmes. »Ou son hommage à la poète égyptienne Shaima Al-Sabbagh, assassinée au Caire le 24 janvier : elle voulait déposer des fleurs en mémoire des victimes de la révolution de 2011 (un médecin officiel a déclaré qu’elle serait encore en vie si elle n’avait pas été si maigre, la graisse aurait pu freiner la balle).

La Yéménite Khadija al-Salami, elle, mène un combat avec sa caméra. Elle a présenté le 8 juin, à l’Institut du monde arabe, à Paris, Moi, Nojoom, 10 ans, divorcée, film tourné clandestinement au Yémen. Une histoire vraie : une petite fille de 10 ans va voir seule un juge et lui dit « je veux divorcer ». La cinéaste, elle, a été mariée à 11 ans, sa mère à 8. On imagine la montagne à gravir pour changer les choses.

« Oui, ils nous détestent »

Le combat est si inégal que la féministe égypto-américaine Mona Eltahawy a choisi, dans un livre qui va faire du bruit, Foulards et hymens, pourquoi le Moyen-Orient doit faire sa révolution sexuelle (Belfond, 272 p., 19 €), d’attaquer tous azimuts : castes dirigeantes et chefs religieux, mais surtout les hommes arabes dans leur globalité – « oui ils nous détestent, il faut le dire »« Si je mettais une tache de peinture sur mon corps partout où il a été touché, caressé, empoigné sans mon consentement, même lorsque je portais le hijab, tout mon torse, devant comme derrière, en serait recouvert. »

Le Monde reviendra sur ce livre, mais retenons déjà trois choses. L’auteur fait le même diagnostic que Daoud ou Al-Aswany : « A moins que nous parvenions à établir une connexion entre la misogynie d’Etat et celle de la rue (…), nos révolutions politiques sont condamnées à l’échec. » Elle consacre ensuite de belles pages à des figures arabes qui se sont battues pour les femmes. La romancière égyptienne Alifa Rifaat et l’Algérienne Malika Mokeddem, la féministe Huda Sharawi, qui a ôté son voile en 1923 au Caire, ou le poète syrien Nizar Qabbani.

Mona Eltahawy épingle enfin les Occidentaux, qui « se taisent au prétexte qu’il faut respecter les cultures étrangères » et pensent qu’il appartient à chaque femme de « choisir » si elle veut porter le voile ou non, alors que ce choix, selon elle, est un leurre. A rapprocher d’une chronique de Marcela Iacub, dans Libération du 6-7 juin, dénonçant « cette gauche qui radote » au nom de ses dogmes. Elle écrit : « N’a-t-on pas entendu que les jupes longues des jeunes filles musulmanes représentent un défi à l’ordre établi, comme l’étaient, en 1968, les cheveux longs des garçons ? Et bientôt, on dira que le port de la burqa est aussi révolutionnaire que le droit à la contraception ou à l’avortement. » Une figure de la gauche américaine, Michael Walzer, enfonce le clou dans Le Monde du 11 mai, titillant « cette gauche qui n’ose pas critiquer l’islam » à cause d’une « crainte panique d’être traitée d’islamophobe », oubliant au passage ses valeurs. « L’égalité des sexes », par exemple.

Le film Much Loved, sur la prostitution au Maroc, est interdit dans le pays, mais certains ne se sont pas interdits d’appeler à exécuter le cinéaste Nabil Ayouch et l’actrice Loubna Abidar. Sentiment de déjà-vu. Car les artistes et intellectuels arabes sont au front sur le statut des femmes en terre d’islam. C’est le cinéaste Mohamed Diab, avec son film Les Femmes du bus 678(2011), qui a sensibilisé l’Egypte, et même au-delà, au fléau du harcèlement sexuel. En se montrant nues sur leurs blogs, la Tunisienne Amina Sboui en 2013 et l’Egyptienne Aliaa Magda Elmahdy en 2011, jouant sur la transgression – moteur de la création –, ont affronté les tabous : sexualité, séduction, plaisir.

Les artistes disent que ce combat, en dépit de quelques conquêtes, est pour l’instant perdu. Pour eux, souvent en exil. Pour les femmes surtout : droits élémentaires bafoués, mariages forcés, mutilations sexuelles… Combat perdu car, disent-ils, au-delà des islamistes radicaux, c’est la majorité des hommes du monde arabe, dans leurs gestes quotidiens, qui font du mal aux femmes. Les révolutions arabes n’auraient rien changé. En Tunisie, le pays des espérances féministes, Monia Ben Jemia, de l’université de Tunis, fait un constat accablant dans La Croix du 29 mai. « Au centre d’écoute des femmes victimes de violence, nous sommes débordées. Plus encore depuis la révolution. » 

Les intellectuels et artistes se rejoignent sur ceci : une vie meilleure dans ces pays passe par la libération des femmes. « C’est le nœud gordien. Libérez la femme et vous aurez la liberté », dit l’écrivain algérien Kamel Daoud dans un dialogue passionnant avec son homologue égyptien Alaa Al-Aswany, publié dans L’Humanité du 2 juin. Tous deux dénoncent l’alliance entre « extrémisme religieux et dictature » – c’est aussi le titre du dernier livre d’Al-Aswany (Actes Sud, 2014). Avec pour premières victimes les femmes.

Jambes nues, jupes longues

Kamel Daoud, qu’un chef salafiste souhaite voir exécuté, parle souvent des femmes dans ses chroniques sur Facebook. Il est d’une causticité douloureuse. Le 25 mai, dans « Le rêve monstrueux d’une Algérie sans jambes », il évoque un ministre parti en guerre contre les jupes courtes à l’université. Et fait référence au moribond Bouteflika : « On a un président assis, qui ne se lève pas et dont les jambes ne fonctionnent pas. Jambes mortes, contre jambes nues. Les premières ne dérangent pas le ministre de l’enseignement supérieur. Les jambes nues, si. (…) Le but politique ultime, c’est un pays sans jambes (…) De l’autre côté, en France, une étudiante est chassée pour cause de jupe longue. Un journal fictif a même proposé d’échanger les deux femmes pour régler les problèmes. »

On lira la chronique magnifique de Daoud titrée « Pourquoi les islamistes sont-ils angoissés par la femme ? », dans laquelle il explore la notion de désir et finit ainsi : « La femme n’est pas la moitié de l’islamiste mais la totalité de ses problèmes. » Ou son hommage à la poète égyptienne Shaima Al-Sabbagh, assassinée au Caire le 24 janvier : elle voulait déposer des fleurs en mémoire des victimes de la révolution de 2011 (un médecin officiel a déclaré qu’elle serait encore en vie si elle n’avait pas été si maigre, la graisse aurait pu freiner la balle).

La Yéménite Khadija al-Salami, elle, mène un combat avec sa caméra. Elle a présenté le 8 juin, à l’Institut du monde arabe, à Paris, Moi, Nojoom, 10 ans, divorcée, film tourné clandestinement au Yémen. Une histoire vraie : une petite fille de 10 ans va voir seule un juge et lui dit « je veux divorcer ».La cinéaste, elle, a été mariée à 11 ans, sa mère à 8. On imagine la montagne à gravir pour changer les choses.

« Oui, ils nous détestent »

Le combat est si inégal que la féministe égypto-américaine Mona Eltahawy a choisi, dans un livre qui va faire du bruit, Foulards et hymens, pourquoi le Moyen-Orient doit faire sa révolution sexuelle (Belfond, 272 p., 19 €), d’attaquer tous azimuts : castes dirigeantes et chefs religieux, mais surtout les hommes arabes dans leur globalité – « oui ils nous détestent, il faut le dire »« Si je mettais une tache de peinture sur mon corps partout où il a été touché, caressé, empoigné sans mon consentement, même lorsque je portais le hijab, tout mon torse, devant comme derrière, en serait recouvert. »

Le Monde reviendra sur ce livre, mais retenons déjà trois choses. L’auteur fait le même diagnostic que Daoud ou Al-Aswany : « A moins que nous parvenions à établir une connexion entre la misogynie d’Etat et celle de la rue (…), nos révolutions politiques sont condamnées à l’échec. » Elle consacre ensuite de belles pages à des figures arabes qui se sont battues pour les femmes. La romancière égyptienne Alifa Rifaat et l’Algérienne Malika Mokeddem, la féministe Huda Sharawi, qui a ôté son voile en 1923 au Caire, ou le poète syrien Nizar Qabbani.

Mona Eltahawy épingle enfin les Occidentaux, qui « se taisent au prétexte qu’il faut respecter les cultures étrangères » et pensent qu’il appartient à chaque femme de « choisir » si elle veut porter le voile ou non, alors que ce choix, selon elle, est un leurre. A rapprocher d’une chronique de Marcela Iacub, dans Libération du 6-7 juin, dénonçant « cette gauche qui radote »au nom de ses dogmes. Elle écrit : « N’a-t-on pas entendu que les jupes longues des jeunes filles musulmanes représentent un défi à l’ordre établi, comme l’étaient, en 1968, les cheveux longs des garçons ? Et bientôt, on dira que le port de la burqa est aussi révolutionnaire que le droit à la contraception ou à l’avortement. » Une figure de la gauche américaine, Michael Walzer, enfonce le clou dans Le Monde du 11 mai, titillant « cette gauche qui n’ose pas critiquer l’islam » à cause d’une « crainte panique d’être traitée d’islamophobe », oubliant au passage ses valeurs. « L’égalité des sexes », par exemple.

 

 

 

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La polémique autour de "Much Loved", de Nabil Ayouch

Vos réactions (35)Réagir

 

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alain bouley 13/06/2015 - 04h17

L'islam politique peut s'accomoder de tout, sauf peut- être de la place de la femme dans la société.

 

 

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Claude STENGER 12/06/2015 - 18h09

On explique d'un côté qu'une femme n'est jamais libre de se prostituer et on fait donc de cette "liberté" un délit pour celui qui se payerait de telles libertés. Mais, de l'autre, pour ce qui est de l'éventuelle sinon sainte "liberté" de se soumettre au pouvoir de phallocrates, il n'y a plus personne pour se poser des questions et on laisse s'imposer les réponses des tartufes. D'autant plus de respect donc à Kamel Daoud, tant pour son talent littéraire que son téméraire engagement.

 

 

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Christian Cépété de Far 12/06/2015 - 21h19

Logique imparable. ++

 

 

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@ 12/06/2015 - 22h27

Claude, vous filez un mauvais coton. Je vous l'avais prédit il y a quelques mois, mais à ce rythme votre nostalgie des bonnes classes d'avant la Réforme Haby fera bientôt de vous le premier de la classe.

 

 

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Christian Cépété de Far 12/06/2015 - 18h06

Selon JL, ce ne sont que petites anecdotes inventées et réécrites. Comme ce qui se disait de l'URSS, de la Chine, du Cambodge et de Cuba. Les femmes portent le voile avec la même conviction et la même liberte que les accusés studieux des procès de Moscou avouaient etre des espions britanniques. 

 

 

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Buber 12/06/2015 - 17h41

Voilà pourquoi il ne faut pas faire des bisous au roi Salman d'Arabie et soutenir femmes et hommes qui sont en lutte pour leur dignité là-bas comme ici. Donc pas d'armes pour les salafistes et des actions claires pour tous ceux qui en terre d'islam veulent "nos" libertés et "nos" valeurs, celles que nous bradons à bon compte. Evidemment on fait tout le contraire. Ce n'est pas LA gauche qui ferme les yeux (certains seulement), les autres ne font pas d'amalgame entre tous les musulmans.

 

 

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@ 12/06/2015 - 17h01

".. .les Occidentaux, qui « se taisent au prétexte qu’il faut “respecter” les cultures étrangères »... Faudrait un peu savoir ce que vous voulez. Quand on ne "respecte" pas, au nom des valeurs occidentales et des Lumières, on se fait traiter de tous les noms : islamophobes, néo-colonialistes, racistes... j'en passe et des meilleures. Quand on "respecte" pour n'offenser personne, on passe pour des lâches. Nous fatiguent à la fin ces "révolutions arabes" à la gomme...

 

 

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Un lecteur 12/06/2015 - 17h14

On ajoutera que, lorsqu'on ne se tait pas, on est censuré par les "modérateurs" du Monde (entre autres). 

 

 

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Claude STENGER 12/06/2015 - 17h58

Et lorsqu'on se permettrait de signaler parfois avec un peu d'agacement certaines contradictions des uns ou impasses des autres, ça "ne passe pas" (euphémisme).

 

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