« La laïcité à la française ne doit plus être une neutralité religieuse »

posté le 02/04/2015

« La laïcité à la française ne doit plus être une neutralité religieuse »

Le texte que Monsieur Henri Tincq a publié le 31 mars sur Slate.fr est intéressant en ceci qu’il révèle sans fard l’aspiration de cette frange de catholiques radicaux à réinstaller la religion au cœur du fonctionnement de notre société. 

 

Nous ne sommes plus en 1685 ; œcuménique, Monsieur Tincq accueille désormais toutes les Églises, mais son aggiornamento historique s’arrête là : les Lumières pour lui n’ont jamais existé, ni le magnifique effort philosophique qui, grâce à elles, fit progressivement -et parfois très douloureusement- prévaloir la Raison et la tolérance sur l’enfermement et l’arbitraire d’une foi s’imposant à tous. Monsieur Tincq aspire au retour du passé : il n’a toujours pas digéré que Valéry Giscard d’Estaing et Lionel Jospin, arguant de la Séparation, aient refusé que le préambule du Traité constitutionnel européen mentionne les « racines chrétiennes » de l’Europe ; et sa rancœur est intacte au souvenir de « l’indignation qui avait secoué tout le camp laïque quand Nicolas Sarkozy, à Saint-Jean-de-Latran, avait osé mettre sur le même plan le rôle du curé et celui de l’instituteur. »

 

Disparaissent ainsi de son radar les indifférents, les agnostiques, les athées, tous ceux qui n’ont nul besoin de béquille religieuse pour se définir une morale, et qui trouvent dans le Titre I de la loi du 9 décembre 1905 l’équilibre si longtemps recherché entre le respect de la conscience de chacun et les règles de la vie en commun.

 

Dans son enthousiasme, Monsieur Tincq avance une série d’arguments dont l’analyse oblige à dire qu’ils ne font honneur ni à ses connaissances ni à son discernement :

- qu’il rompe des lances avec les divagations récentes de Nicolas Sarkozy sur le port du voile à l’Université où les menus des cantines scolaires seraient judicieux s’il ne les imputait pas, du même souffle, aux « radicaux de la laïcité. » Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage ; comme on ne peut pas croire que Monsieur Tincq ignore les principes de la Loi fondatrice, la conclusion s’impose d’elle-même : s’il s’en prend malgré tout à la laïcité, c’est qu’il la conteste sur le fond. Pourquoi alors s’arrête-t-il en si bon chemin, pourquoi ne pas appeler « laïques » les postures de rejet et de xénophobie du Front National ou de Riposte Laïque, puisque c’est ainsi que se définissent les intéressés ?

- il s’insurge que l’on puisse « fermer les yeux sur les héritages du passé religieux de la France, visibles dans les paysages, le patrimoine, l’architecture, les œuvres artistiques, le nom même des villes, les fêtes du calendrier. » Ici, confondant culte et culture, il ne voit pas, ou plus vraisemblablement, ne veut pas voir qu’il est tout à fait possible de garder les yeux ouverts sur ce patrimoine en effet d’une infinie richesse, sans pour autant partager la foi de ceux qui l’ont édifié. On a le droit d’être ému devant le Parthénon, ou saisi par la majesté de la salle hypostyle de Karnak sans se sentir sectateurs d’Athena ou d’Amon.

- il rêve d’une « conception de la laïcité qui écoute les Églises et les religions, il fait passer leurs messages comme pour n’importe quel groupe de la société civile. » En quoi il se fourvoie doublement : l’écoute est déjà là, ne pas reconnaître n’a jamais signifié ne pas connaître ; en revanche, « faire passer leurs messages » signifierait nier la Séparation. Continuer à appeler « laïque » le nouveau régime ainsi institué serait plus qu’un abus de langage, une véritable fraude intellectuelle.  

- il arrive aussi que Monsieur Tincq fasse rire, par exemple lorsqu’il impute à ce même passé religieux « les ‘valeurs de la République’, comme le respect de la dignité de la personne humaine, la démocratie, la liberté de pensée, la notion de progrès. » Il nous avait échappé, et au chevalier de La Barre, et à Galilée, et à tant d’autres, que l’Église ait été, jadis, dans tous ces domaines, la pionnière dont il dresse les louanges. À la réflexion toutefois, ce rire reste dans la gorge : pour s’en tenir à la liberté de penser, Monsieur Tincq, qui est un érudit de la chose catholique, ne peut pas ne pas connaître les admonestations stupéfiantes de violence du Syllabus et de l’encyclique Quanta Cura. Il ne peut pas ignorer que c’est le courage philosophique et politique de la Troisième République naissante qui a permis, après un long combat, séculier, d’arracher à l’Église la prééminence et les privilèges qu’elle se refusait obstinément à céder –une défaite sur laquelle, on le voit bien, Monsieur Tincq voudrait revenir.

 

Lecture faite cependant, reste une question. Face à un tel florilège de provocations, contre-vérités, caricatures et amalgames, dont lui-même ne peut être dupe, il est  légitime de s’interroger sur le but poursuivi : ces outrances ne seraient-elles pas en fin de compte un simple rideau de fumée servant à masquer le véritable objectif de l’auteur ? En fustigeant la « neutralité religieuse » présentée comme la nouvelle doxa de ceux qu’il qualifie d’intégristes de la laïcité, Monsieur Tincq ne vise-t-il pas à déplacer les débats sur cette dimension ? 

 

Il faut alors, sans se lasser, lui rappeler que la loi de Séparation ne fait pas de l’État un arbitre impartial entre les religions, ce qui serait en effet de sa part neutralité, mais qu’elle sépare les Églises de l’État, que là, en France, est l’enjeu, et nulle part ailleurs.

Alain Azouvi (2 avril 2014)

 



.