De l’arbre et des racines.

posté le 08/02/2015

La France a des racines, toutes sortes de racines : celtes, gauloises, romaines, chrétiennes, juives, musulmanes, païennes… Leur nombre est infini. Mais ceux qui en parlent n’en citent toujours qu’une partie, comme pour s’approprier ce patrimoine, pour qu’il ne s’éloigne pas trop de ce qu’ils voudraient être. 
C’est encore ce que j’ai rencontré au cours d’une conférence où un participant évoquait les racines chrétiennes de la France. Voilà ce que j’aurais aimé lui répondre …

De l’arbre et des racines

Je suis un arbre. J’ai mis du temps à pousser, ajoutant chaque année un anneau supplémentaire à mon tronc. Depuis que je suis arrivé à l’âge adulte, j’ai l’immense privilège d’être caressé par le soleil, parce que je suis aussi grand que mes voisins plus âgés qui m’ont longtemps protégé de leur ombre.

C’est moi maintenant qui protège les jeunes pousses et les regarde monter vers moi avec tendresse.

Je suis un arbre, donc j’ai des racines. Pas une seule racine, mais plusieurs. Elles ne se ressemblent pas. Elles n’ont pas toutes la même forme : longues ou courtes, plus ou moins droites ou complètement biscornues, elles se terminent en milliers de petites radicelles qui s’enfoncent dans la terre. Elles n’ont pas poussé toutes en même temps et à chaque saison il en apparaît de nouvelles. Il y en a même qui vont chatouiller celles de mes voisins. C’est chaque fois la rigolade entre nous et je m’écarte pour laisser passer les autres, ou c’est le contraire. Ça n’a pas grande importance.

Il m’est arrivé de rencontrer d’autres racines avec lesquelles c’était un peu différent : avec leur arbre, nous avions des choses à nous dire et nous avons anatosmosé nos racines pour échanger nos secrets sans que les autres puissent nous entendre.

Mes racines m’accrochent au sol et sans elles, je tomberais. Nous avons connu quelques tempêtes : chaque fois, je les sentais s’agripper, arc-boutées contre le vent qui prenait appui sur ma ramure. Je leur suis reconnaissant, car c’est bien à elles que je dois d’être encore là, au milieu des autres. Tous ensemble, nous sommes une forêt dont je ne connais pas l’étendue, car de là où je suis, je ne vois pas ses limites. J’ai parfois entendu des promeneurs s’extasier sur sa beauté. D’autres nous regardent en silence, et dans leurs yeux pétille une petite lumière, tandis que leur bouche esquisse un vague sourire.

Mes racines me nourrissent. La terre regorge de nourriture pour mes feuilles, d’où je la puise grâce à elles. C’est un régal de la sentir monter dans mon tronc et mes branches, pour irradier jusqu’à l’extrémité de chaque bourgeon, de chaque feuille. Après un bon repas, nos feuilles chantent dans le vent. C’est comme une symphonie que nous interprétons tous ensemble et dont je ne me lasse pas.

Mes racines nourrissent la terre aussi. Elles aident les êtres vivants qui produisent l’humus dont je suis friand et j’aime bien sentir les petits vers de terre se frotter contre elles. Ma nourriture serait bien monotone s’ils n’étaient pas là et je les laisse trouver abri entre mes radicelles.

Quant à mes feuilles, c’est toujours pour moi un ravissement de les retrouver au printemps. Elles se préparent lentement, à l’abri de leurs bourgeons. Ça leur prend des semaines car ce sont des coquettes. Mais comment leur en vouloir lorsqu’elles apparaissent en vert tendre et légèrement duveteuses, puis plus foncées, quand elles étalent leurs formes et montent vers la lumière en bruissant doucement de plaisir ? Chaque fois, je remercie mes racines qui veillent sur elles et sur moi, discrètement, dans l’ombre de la terre.

Martine Cerf



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