Khomeiny, Sade et moi

posté le 01/09/2014

Ce livre est beaucoup plus qu’une autobiographie. Il est l’expression parfois violente, souvent ironique, toujours sans fard, de l’injustice faite aux femmes par les religieux en Iran mais aussi par la(les) religion(s) qui institutionnalise(nt) et contraint(contraignent) les femmes à la soumission et à l’injustice. Il est une célébration de la liberté, celle des Lumières portée par les philosophes et les romanciers du 17ème au 20ème siècle.
Il est une ode lyrique et puissante à la laïcité et aux valeurs de la République.
Il fait montre enfin d’une grande lucidité sur les stratégies de ceux (et celles !) qui veulent, aujourd'hui, retourner à l’obscurantisme de pratiques soi-disant religieuses, ceci pour remettre les femmes sous le joug des hommes.

C’est un livre qu’on ne peut oublier et qui marque ceux et celles qui l’ont lu. C’est un ouvrage qui, définitivement, tue toutes les argutiesutilisées par les zélotes (hommes et femmes) expliquant pourquoi ce serait une « liberté » de porter un voile (hijab, niqab ou burqa)  

 

  Deux analyses trouvées sur Internet, une du Monde et une sur un blog.

 

Dévoilée par les Lumières

LE MONDE DES LIVRES le 29.05.2014 à 21h44 | Par Florence Bouchy

 

Abnousse Shalmani est née plusieurs fois. La première, en avril 1977, à Téhéran. La deuxième, en 1983, lorsque, petite fille de 6 ans dans l’Iran de Khomeyni, elle a refusé de porter le voile pour aller à l’école, a retiré ses vêtements et a traversé régulièrement la cour en culotte, ou même « cul nu »« Car enfin, se dit-elle, qu’est-ce qu’il y a en moi de si affreux qu’on veuille me recouvrir ? Qu’est-ce que j’ai ? » La troisième fois qu’elle est née, c’est « en foulant le sol français », en 1985, lorsque sa famille a fui le régime iranien pour se réfugier en France. La quatrième, ce fut à 18 ans, en découvrant « la littérature libertine du XVIIIe siècle français », où la raison libère joyeusement les esprits et les corps, tout autant que les corps accompagnent et permettent l’avènement des Lumières, révélant leur charge politique et leur portée révolutionnaire. 
On ajouterait à cette liste, sans grand risque de se tromper, qu’Abnousse Shalmani est née encore une cinquième fois, comme écrivain, avec Khomeiny, Sade et moi, récit courant de son enfance iranienne à sa vie parisienne d’aujourd’hui, avec comme fil conducteur les enjeux psychiques, sociaux et politiques du rapport au corps féminin. Il vient de paraître.

FORCE DE VIE

Ce livre, est, dit-elle, sa « carte d’identité intellectuelle » : « Il condense tout ce que je pense. Si un jour je me perds, je sais que je pourrai y retourner pour savoir qui je suis. » Et, effectivement, avant même de la rencontrer dans le salon d’un hôtel parisien, on a le sentiment de la connaître. Non pas tant du fait des événements d’ordre biographique relatés dans ce récit, que d’une tournure d’esprit qui s’y révèle, à la fois rationnelle et raisonnable, et d’une énergie qui s’y déploie, magnifique force de vie dont le rire n’est pas le moindre des symptômes.

 Cheveux lâchés, en robe et talons, Abnousse Shalmani raconte avec vivacité, argumente de manière implacable et s’amuse visiblement beaucoup durant notre entretien. La raison, le rire, la joie, telles semblent être ses armes. Mais pas seulement. « La robe aussi, précise-t-elle, c’est une tenue de combat, pour moi. Je veux qu’on me respecte avec des attributs féminins. Je ne veux pas qu’il faille porter des attributs masculins pour qu’on me trouve intelligente. »  Elle ajoute : « Je sais que [depuis l’adolescence] mon corps, c’est le mien. Et j’apprécie qu’il puisse se mouvoir dans l’espace public. Le merveilleux cadeau que m’a donné l’exil, malgré sa douleur, c’est le bruit de mes talons et les cheveux au vent dans les rues de Paris. »

Grâce à la lecture, à l’école « laïque et républicaine » et à un père intellectuel, athée et démocrate, qu’elle surnomme « HauteTolérance », Abnousse Shalmani s’est réinventée fille des Lumières, héritière de Voltaire, Diderot, Crébillon fils… et Sade. Lorsqu’on lui fait remarquer que le titre Khomeiny, Sade et moi sonne comme celui d’un brûlot provocateur, presque plus sulfureux que ne l’est le texte lui-même, elle le concède du bout des lèvres.

« J'AI BEAUCOUP DE TENDRESSE POUR SADE »

Mais tient à revenir sur les raisons de ce choix : « Les deux figures qui m’ont constituée, affirme-t-elle, sont bien Khomeyni et Sade, même s’il a fallu bien d’autres auteurs pour en arriver à Sade. Khomeyni m’a forcée, dès l’enfance, à prendre parti en tant que femme. Qui suis-je en tant que femme ? Pourquoi mon corps est-il interdit dans l’espace public ? Moi, il n’était pas question que je ne m’inscrive pas dans l’espace public, c’est là que tout se passe ! Et Sade représente la liberté, le fait que, parfois, il faut se faire mal à la tête (la lecture de Sade est effectivement très éprouvante) pour réussir à se libérer. Dans le titre de mon livre, Sade est un pôle politique, c’est celui du célèbre texte de La Philosophie dans le boudoir, “Français, encore un effort si vous voulez être républicains”. » 

D’ailleurs, ajoute-t-elle, comme pour dissiper tout malentendu : « Ça peut paraître bizarre, mais j’ai beaucoup de tendresse pour Sade. Cet homme a passé vingt-sept ans de sa vie en prison pour que, moi, je puisse le lire et me libérer. Il l’a payé de sa vie. Contre tout, jusqu’au bout, il a continué à écrire. C’est une figure de la résistance. »

La littérature libertine valorise « le mouvement », écrit Abnousse Shalmani : «  Le mouvement qui balaie, le mouvement qui libère, le mouvement qui détruit les vieux rois et les évêques poussiéreux. (...) Le mouvement, le souffle de la vie dans la mort, le refus d’accepter, l’impossibilité de se taire. » 

En lectrice assidue, Abnousse Shalmani rechigne à se laisser assigner une place. Elle se crispe un peu lorsqu’on l’interroge sur la question du féminisme. « Je n’ai jamais été militante, je n’ai jamais fait partie d’un groupe, explique-t-elle, cela m’angoisse. Je vis mon féminisme à titre individuel, même si je suis aux aguets de tout ce qui se passe. Les combats de ces femmes merveilleuses qui ont fait la libération sexuelle, dans les années 1960 et après, étaient nécessaires. Mais, aujourd’hui, je pense que cela passe aussi par de l’individuel, par un travail sur soi-même, pour savoir comment on se situe en tant que femme. » Et s’il fallait vraiment la placer« dans la galaxie féministe », ce serait dans les parages d’Elisabeth Badinter – qu’elle n’a jamais rencontrée – qu’elle accepterait de se laisser localiser. 

« EN RIANT, ON RESPIRE »

Ces dernières semaines, des femmes iraniennes se sont prises en photo sans voile et ont envoyé les clichés sur la page Facebook du groupe des « Libertés furtives des femmes iraniennes ». Si elle espère que ces femmes ne subiront pas de représailles, Abnousse Shalmani admire surtout ce mouvement spontané, qu’elle trouve « très beau », et « très joyeux ». Le rire et la joie « sont la meilleure façon de combattre tous les barbus du monde, de toutes les religions, de tous les dogmatismes. Car ils ont toujours en commun d’être des gens qui dramatisent. Le barbu fait peser le risque de l’étouffement. En riant, on respire. »

En fin d’entretien, l’écrivaine souhaite revenir sur sa passion pour la figure de la « grande courtisane » que nous avions jusque-là peu évoquée. Leur rencontre a été décisive pour elle, puisqu’elle lui a permis de transformer « l’insulte suprême de [s]on enfance, qui faisait de toute femme dont une simple mèche de cheveux dépassait du voile “une sale pute”, en figure glorieuse ». La belle Otéro, découverte grâce aux mémoires de Colette, en représente l’idéal type. Elle « aurait foutu une sacrée trouille à Khomeyni ! écrit-elle. Et puis, elle ne vendait pas son corps pour de l’argent, enfin si… mais… disons qu’elle se faisait entretenir par des hommes – comme les femmes mariées – qui n’avaient de droit sur son corps que celui qu’elle leur accordait – au contraire des femmes mariées. Quand elle n’avait pas le désir de faire l’amour, ses amants devaient s’y faire. »

L’insulte, retournée comme un gant, devient aux yeux de la jeune femme un compliment, la preuve de la liberté et de l’autonomie.« La pute glorieuse, c’est celle qui est libre, qui porte une jupe, qui ne baisse pas les yeux devant les hommes, qui refuse de suivre un diktat moral, qui fait des études envers et contre tout, qui ne veut pas épouser un vieux barbon et qui veut aller à l’école. »

De ce récit, dont on perçoit, en le lisant comme en écoutant son auteure, les vertus libératoires, la façon de « donner du sens à ce qui a été vécu », on se demande ce qu’elle attend. « J’aimerais qu’après ça les gens se mettent à lire deux fois plus. J’aimerais que ça fasse exploser les ventes de la littérature libertine ! Qu’on fasse la queue pour acheter Sade ! »

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Un éclat de rire contre les diktats moraux

Récit autobiographique alternant les épisodes de l’enfance iranienne, puis française, d’Abnousse Shalmani et le regard qu’elle porte, en 2013, sur eux comme sur l’actualité, Khomeiny, Sade et moi est un livre engagé contre toutes les formes d’obscurantisme et de fanatisme. Petite-fille d’un soufi pratiquant, « autrement dit un musulman mystique, qui ne juge pas, qui ne condamne pas, se fout de voiler les femmes comme de manger du cochon ou boire du vin mais qui prend Dieu très au sérieux – un vrai croyant en somme », fille d’un démocrate athée qui laissait à ses enfants « non pas la liberté de faire ce qu’(ils) voulai(ent), mais la liberté de réfléchir à ce qu’(ils) voulai(ent) », Abnousse Shalmani est arrivée à Paris en 1985, à 8 ans, quand sa famille s’est installée dans le quartier de la Bastille, où la petite fille a appris l’histoire de France en se promenant dans la rue, au gré des traces qu’on trouve encore ici ou là de la Révolution française.

D’une écriture extrêmement fluide et précise, l’écrivaine raconte et argumente avec vivacité. Sans cacher les difficultés de l’exil, ni la fatigue qu’elle éprouve, parfois, à être réduite à son origine iranienne, Abnousse Shalmani écrit pour dire sa reconnaissance à l’égard de la littérature française, autant que sa tristesse face au repli sur le religieux dont témoignent les revendications liées au port du voile, « le pire épisode de (s)on enfance », écrit-ellesurgissant « en France où (elle) étai(t) censée échapper au même voile ». Littérature de combat, au nom des Lumières et de la joie, Khomeiny, Sade et moi renverse d’un grand éclat de rire les diktats moraux et place résolument le corps des femmes au cœur de l’espace public. 

Khomeiny, Sade et moi, d’Abnousse Shalmani, Grasset, 336 p., 20 €.

 

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Parcours

1er avril 1977 Abnousse Shalmani naît à Téhéran.
1985 Réfugiée politique en France avec sa famille, elle s’installe à Paris, dans le quartier de la Bastille.
1988 Salman Rushdie est victime d’une fatwa après la publication des Versets sataniques.
1989 Mort de l’ayatollah Khomeiny.
1995 Abnousse Shalmani découvre la littérature érotique de Pierre Louÿs.
1997 Elle lit Sade pour la première fois.
2009 Elle obtient la nationalité française.

Par Delphine-Olympe, le 13 mai 2014

Par où commencer ? 
Peut-être en disant tout simplement le choc que cette lecture a été pour moi. 
De ceux, rares, produits par un livre précieux qui vous marque durablement de son empreinte.
C'est sa couverture qui m'a d'abord interpellée : une jeune femme à la chevelure luxuriante, au regard direct nous invite sans détour à écouter son histoire, celle d'une personnalité qui s'est construite entre deux figures dont on n'aurait jamais imaginé qu'il fût possible de les voir associer : Khomeiny et Sade. La couverture promet beaucoup : les pages surpassent toute attente. 

Ce récit résolument autobiographique s'ouvre sur la première provocation d'une petite fille de 6 ans étonnamment précoce. En 1983, au coeur de Téhéran, alors que le Shah a été renversé et que les « barbus » sont désormais au pouvoir, cette petite fille traverse la cour de récréation de son école entièrement nue. Il ne s'agit pas là d'une simple espièglerie, mais d'un pied de nez fait à tous ceux qui veulent la contraindre à cacher son corps sous un voile étouffant. Car elle ne supporte pas ce monde devenu uniformément gris et noir où les femmes sont réduites à des corps coupables qu'il faut cacher. Elle ne comprend pas en quoi son corps d'enfant peut représenter un danger. C'est épidermique, c'est instinctif et c'est son premier cri de révolte. 
Dès lors, jamais Abnousse ne se taira, jamais elle n'acceptera.
Et la nudité deviendra le mode d'expression de sa révolte, comme elle l'a été et continue de l'être pour d'autres femmes, de cette jeune Egyptienne qui choisit de s'exhiber sur Facebook vêtue de simples bas aux Femen bien connues.
Plus aucune minute de son existence ne s'écoulera qui ne soit dédiée à ce combat pour la liberté des femmes. 

Agée de 8 ans, elle gagne Paris avec ses parents, croyant ainsi définitivement échapper à l'emprise des « barbus » et de celles qu'elle nomme les « corbeaux ». Las, quelle ne sera pas sa stupeur de découvrir qu'au coeur de cette république laïque dont elle a immédiatement appris à chérir les valeurs des femmes sont capables de choisir le voile, pendant que d'autres, ailleurs, meurent de devoir le porter !
Alors elle va affûter ses armes. Et ses armes, désormais, ce sont les mots. Ceux qu'elle découvre avec les grands écrivains français, ceux qui visent à pulvériser toute forme de censure, d'exclusion, de fanatisme, d'oppression.
Parmi ces écrivains, il en est un qu'elle place au-dessus de tous les autres, écrivain sulfureux s'il en est, écrivain qu'aucun régime ne put jamais soumettre: le marquis de Sade. Et là encore, il ne s'agit pas d'une simple provocation de sa part. Il faut voir comme elle en parle ! Oui, c'est pénible à lire, intolérable, même. Mais cet homme-là ne s'est jamais autorisé la moindre censure, et sa cruelle imagination fut sa façon de dire à tous ceux qui l'emprisonnèrent tour à tour : entre vos murs, ma liberté reste entière et je me ris de vos pudeurs et de vos préjugés. 

Rire. Abnousse a compris que c'était l'arme ultime. Elle le reprend à son compte et nous parle d'expériences graves et tragiques avec des formules qui dégonflent instantanément tous les bouffis d'orgueil, des barbus aux trotskistes qu'elle trouve également sur son chemin, qui prétendent nier aux femmes le droit d'exister. 
Je ne doute pas que certains trouveront sa parole trop libre, trop radicale, trop crue, trop tout. 
Et pourtant. 
Des femmes mises sous voile à celles que l'on accuse d'être responsables du viol dont elles ont été victimes ; des femmes qui, à travail égal, continuent d'être moins payées que les hommes à celles qui se font conspuer parce qu'elles ont l'audace de porter une robe lorsqu'elles s'expriment au sein de l'Hémicycle parlementaire; des femmes à qui l'on dénie de droit de choisir de porter ou non une grossesse à son terme à ces jeunes lycéennes nigérianes enlevées pour être vendues comme de vulgaires marchandises, il reste, ici comme ailleurs, un long chemin à parcourir pour éradiquer toutes les formes de violence qui leur sont faites, et leur permettre - nous permettre - simplement d'être.

Alors oui, j'applaudis des deux mains à cette parole courageuse et intelligente, drôle parfois et mordante souvent, qui hisse la liberté et la tolérance au rang de valeurs suprêmes ! 
Et je me dis qu'à l'heure où des responsables politiques prétendent s'émouvoir de l'existence d'un livre où les personnages sont «Tous à poil», le geste de la petite Abnousse reste d'une terrible actualité



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