«Ce n'est pas en se taisant que la République finira par gagner»

posté le 11/04/2014

«Ce n'est pas en se taisant que la République finira par gagner»

Catherine Kintzler.

INTERVIEW - La philosophe Catherine Kintzler revient sur la laïcité et les signes ostensibles à l'école.

Philosophe, Catherine Kintzler a publié en janvier Penser la laïcité(Éd. Minerve).

LE FIGARO. - Dix ans après la loi de 2004, quel est votre constat?

Catherine KINTZLER. -Que cette loi était nécessaire! Il y avait à l'époque une absence de fermeté. Je rappelle qu'il n'était pas question uniquement du voile, mais aussi de kippa. Avec ces signes ostensibles, l'école était en passe de devenir un lieu où il n'était plus possible d'avoir une double vie. Précisément, elle doit permettre cette double vie. La laïcité distingue les espaces, là où l'intégrisme considère qu'il en existe un seul. L'école est ce moment critique où chacun est invité à suspendre ses croyances, pour éventuellement y revenir, avec une pointe d'autonomie. C'est ce qu'explique Condorcet. L'école n'est pas faite pour la société, ni même pour la République, mais pour la liberté.

Mais il y a deux manières de concevoir l'éducation. Tout un mouvement «pédagogiste», à l'œuvre depuis les années 1970, estime que l'école doit s'ouvrir à tout ce qui lui est extérieur, la rue, la maison, le centre de loisir. Mais l'école n'est pas tout cela! Elle accueille les enfants pour les élever au rang d'élève. C'est ce qu'on appelle «l'instruction».

Que dire de la situation actuelle? Les enseignants ont-ils les moyens d'agir face au communautarisme?

Dans un contexte où la République fait l'objet de tests venus de groupes qui veulent imposer un communautarisme social et politique, l'école est une cible.

Avec la loi de 2004, les enseignants ont davantage d'armes. La charte de la laïcité, mise en place par Vincent Peillon, est aussi une bonne chose car elle a le mérite de rappeler ce qui allait de soi il y a cinquante ans. Il est temps de se rendre compte que l'école doit être exigeante vis-à-vis d'elle-même. De plus en plus d'enseignants agissent en ce sens. Plus globalement, il me semble que nous vivons une période de prise de conscience où l'on réalise que ce n'est pas en se taisant sur les revendications communautaristes que la République finira par gagner. L'opinion accueille favorablement ces thèmes qui ont été vilipendés pendant des années. L'extrême droite n'avait qu'à se baisser pour les ramasser.

On parle de «laïcité libérale» et de «laïcité néorépublicaine». Que dire de ces nuances?

Ces nuances cachent en réalité des dérives. La laïcité, c'est l'idée selon laquelle la puissance publique est tenue à l'abstention et au respect de toutes les consciences. Partout ailleurs, dans la société civile, la règle est la libre expression. À partir de là, on observe deux dérives. L'une, qui cautionne le communautarisme, consiste à vouloir étendre au domaine de l'autorité publique le régime de la société civile. Elle emprunte les noms de laïcité «plurielle», «apaisée», «positive»… La seconde consiste à vouloir soumettre la société civile au principe de laïcité, à «nettoyer» cet espace civil de tout signe religieux, mais plus particulièrement musulman. Ces deux dérives symétriques et complices créent l'islamophobie et font le jeu de l'extrême droite.

 



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