L’Union européenne dans le monde du 21ème siècle.

posté le 11/05/2013

L’Union européenne dans le monde du 21ème siècle.

 

L’Europe a une histoire bien antérieure à la construction européenne, faite de 2000 ans de guerre civile dont deux guerres mondiales dont elle est à l’origine. Certes, elle a conquis le monde, mais c’est au nom d’Etats : Portugal, Espagne, Angleterre, France essentiellement. L’Angleterre et la France ont colonisé à elles deux la plus grande partie du globe. Il est impossible de s’extraire de cette histoire, elle est consubstantielle à L’Europe. La construction européenne est à la fois fille (adultère) de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre froide. Elle en est génétiquement marquée, jusque dans ses institutions d’aujourd’hui. C’est en grande partie ce qui explique, l’impossible, jusqu’à aujourd’hui, construction politique de l’Union. Le saut à faire pour les Etats et les peuples au regard de leur histoire est encore trop important (souveraineté, manque de confiance au voisin, peurs et défiance, cultures différentes jusque dans les conceptions de la démocratie) pour aboutir à une construction politique réelle et acceptée, bien que celle-ci soit à l’ordre du jour.

En même temps, l’Europe (mais pas l’Union européenne, nous avons trop tendance à confondre les deux) ou plutôt certains États européens ont développé pour eux et vers le monde des idéaux qui ont valeur universelle : démocratie parlementaire ou représentative, État de droit, droits de l’Homme et dignité humaine, égalité femme/homme, protection sociale et services publics, droits syndicaux et droit de grève, liberté de conscience et de religion. Ces valeurs universelles sont reprises dans les traités et fondent l’Union, elles sont rappelées dans les articles 2 et 3 du traité de l’Union européenne. Elles sont les caractéristiques profondes et originales de l’Union européenne dans le monde. 

Ces valeurs et aspirations sont reprises au niveau international et mondial. Elles forment des idéaux à atteindre, mais elles sont aussi marquées du sceau colonial. C’est pourquoi elles sont également contestées par une partie même de ceux qui y aspirent.

Ces idéaux, comme tout idéal, n’ont jamais été atteints même sur le territoire européen. Mais ils sont aujourd’hui très bousculés (pour le moins) par les politiques menées conjointement par les gouvernements des États européens et les instances européennes émanation pour l’essentiel de ces gouvernements (le fait que le parlement européen soit élu au suffrage universel n’infirme pas cette allégation, car ces élections se font dans le cadre national, et de fait sur les questions de politiques nationales) qui semblent ne plus y croire, voire les considérer comme des entraves à leurs politiques. Actuellement ces politiques par bien des aspects sont contraires à ces idéaux, réduction de la protection sociale, répartition de plus en plus inégalitaire des richesses créées au bénéfice du capital, développement de la misère avec aujourd’hui des salariés pauvres qui ne peuvent plus vivre de leur travail, ce qui ne c’était plus vu depuis des décennies, dans certains cas remises en cause des libertés fondamentales. Nous découvrons aujourd’hui en Europe que la démocratie politique telle qu’elle se pratique tant au niveau national qu’européen n’est plus garante de solidarité et de dignité, qu’elle n’est pas le fondement de notre vivre ensemble. 

Certes la démocratie reste le moins mauvais système pour bien vivre ensemble parce c’est elle qui a permis de faire progresser un minimum de justice sociale. Mais en sapant ce minimum, les gouvernements et les institutions européennes, par les politiques qu’ils conduisent, sapent de fait la démocratie elle-même. Fondamentalement la démocratie repose sur cette justice sociale, la démocratie politique ne peut vivre et exister sans elle. La rupture du compromis social qui avait assuré dans les pays européens – sous des formes parfois très différentes- le maintien global d’un système de relations sociales (même conflictuel) et sa compatibilité avec les règles de la démocratie politique, que les « élites » sont en train de produire (voir les injonctions de la Troïka en Grèce, Portugal, Irlande, Espagne, les pays Baltes, Roumanie… ou la politique de Prodi en Italie), conduit à des solutions a-démocratiques, sans que ce soit la dictature, qui entrainent une désaffection des citoyens pour la chose publique telle qu’elle apparait dans le débat médiatique d’aujourd’hui. La nomination de « gouvernements de technocrates » en est la manifestation la plus illustrative. Mais le fait que les élections soient sans effets concrets sur les politiques suivies en cas de changement de majorité parlementaire [le cas du Portugal, de la Grèce, ou les déclarations des principaux dirigeants européens (Von Rompuy, Barroso) après les élections italiennes] sapent également la démocratie.

C’est sur le moteur d’exigence de justice sociale, d’équité et de dignité sociale et économique que se sont produites les révolutions du « printemps arabe ». Si l’Europe abandonne elle-même ses caractéristiques propres et ses valeurs construites souvent dans la douleur, elle n’a plus rien à dire au monde. Et effectivement elle n’a plus qu’à se plaindre de son déclin, démographique par rapport à l’Asie aujourd’hui et demain l’Afrique, son déclin économique par rapport aux pays dits émergents, en oubliant que la Chine et l’Inde pour ne prendre que ces deux exemples sont de très vielles civilisations y compris pour la Chine sur le plan économique, scientifique, agricole et même industriel (poudre, papier, porcelaine, soie…), et qu’elle a été la première puissance économique du monde jusqu’au 17ème siècle. 

« L’Europe dans la mondialisation » ne doit pas développer ces peurs, qui ne sont que la version actuelle de la peur du « péril jaune » des années 1960/70. Certes, il est exact que le poids démographique de l’UE dans le monde n’est plus dominant et que des pays sont économiquement émergents, mais est-on sûr que le poids de l’Europe était, politiquement et même économiquement plus important sous la guerre froide qu’aujourd’hui ? Le marché européen était plus européen, moins mondialisé, mais pas plus influant qu’aujourd’hui. Il ne faut pas passer par perte et profit l’histoire de la Construction européenne, pendant la guerre froide, à l’abri de la puissance économique et militaire des USA. La chute du mur de Berlin a évidemment rompu l’équilibre, le capitalisme de casino (pour reprendre l’expression de John Monsk, ancien SG de la CES) déjà en œuvre avant l’écroulement du mur, a triomphé. L’UE a trop vite et trop cédé à l’idéologie néolibérale et néoconservatrice (there is no alternative). Pourtant le modèle de développement européen résiste encore, mais pour combien de temps ? Le monde en ce moment doit nous regarder avec un certain étonnement devant notre acharnement à détruire ce qui faisait, ou fait encore la spécificité du modèle de civilisation européenne. Certes comme le dit Pascal Lamy, devant les difficultés à imaginer et mettre en place une régulation mondiale « L’intégration régionale apparaît comme une tentative pour sortir de la logique westphalienne entre voisins aux langues, aux géographies et aux civilisations proches ? C’est ce dans quoi les Européens se sont engagés avec le projet Schuman, ils ont fait preuve d’audace et de volonté politique après avoir vécu le pire que peut générer le système westphalien ». Mais, le système westphalien a été inventé et éprouvé en Europe, il ne faudrait pas y retomber par la guerre économique remplaçant la guerre ouverte. C’est pourtant ce que semble faire l’UE au nom de la concurrence comme dogme interne.

Bien évidemment qu’il y a des basculements dans le monde, mais ces basculements ne sont-ils pas le retour à la normale si l’on raisonne sur le temps long. Ils ne peuvent être analysés comme « un rétrécissement de l’Europe à l’échelle mondiale » seulement, surtout si ce sont les Européens qui par leurs politiques affaiblissent l’Union européenne.  Pour jouer un rôle important, en rapport avec son histoire, en accord avec ses valeurs et son modèle de développement, dans un monde nouveau, beaucoup plus interdépendant notamment en raison de la crise écologique et climatique qui elle est un phénomène nouveau, l’Europe doit commencer par conforter ce modèle et ses propres valeurs en interne, engager sa transition écologique à partir de ses valeurs, en s’appuyant sur elles plutôt que de les considérer comme des entraves. Dans tous ces domaines, elle doit faire preuve d’audace.

Pour la plupart les solutions sont connues : rompre avec la politique absurde du tout austérité, ce qui ne veut pas dire s’enfermer dans les déficits publics, adopter (progressivement, mais pas trop lentement) un vrai budget européen à hauteur du budget fédéral des USA avec des ressources propres et une politique fiscale empêchant le dumping, refonder ses politiques sur des bases de solidarités réelles et pas uniquement sur les dogmes de la concurrence (UEM, PAC, marché intérieur, politique commerciale) ; une politique étrangère européenne audacieuse, qui pourrait par exemple commencer par une coprésidence de toutes les manifestations internationales (G8 ou 20 ; réunion post-Kyoto…) lorsque la présidence tournante échoue à un pays européen ; de vraies politiques européennes en matière énergétique, de climat, de migration, de service public, de recherche et développement, quitte à passer chaque fois par des coopérations renforcées. Revoir les traités.

 

                                                                                                 Jean Claude BOUAL- le 18 mars 2013. 

 



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