Chapelet de discordes dans le Concordat

posté le 25/10/2012

Chapelet de discordes dans le Concordat

Prêtres licenciés, frais dispendieux, abus de pouvoir... L’évêque de Metz fait l’objet de deux plaintes déposées par des paroissiens auprès du tribunal administratif.

Par RENAUD LECADRE

 

Béni soit le Concordat qui permet le contre-pouvoir. Tel est, en substance, le sentiment de quelques paroissiens messins qui n’hésitent pas à saisir la justice pour régler leurs différends avec la hiérarchie ecclésiale, comme l’autorise le statut particulier octroyé à l’Alsace et à la Moselle par Napoléon, en 1801 (1). Dans les territoires concordataires, le personnel religieux est fonctionnaire, rémunéré par le ministère de l’Intérieur, et les bâtiments sont pris en charge par l’Etat. En retour, chaque décision ecclésiale peut être contestée devant les tribunaux administratifs, entraînant une authentique démocratie paroissiale inconnue du reste de la France.

Elle est toutefois inhabituellement vive dans l’évêché de Metz, sous les ordres de monseigneur Pierre Raffin, contesté pour son autoritarisme, sa gestion financière et une propension à la gourmandise. Son délégué épiscopal à l’information, Philippe Hiegel, fait mine de se réjouir de ces attaques en justice : «C’est une façon de s’engager et il est sain que des catholiques s’engagent dans leur Eglise.» Avant de menacer : «Mais jusqu’où ira-t-on ?

On veut faire du mal, salir l’évêque, le traîner dans la boue. On ne se laissera pas faire, et s’il le faut, nous irons en justice.» Dimanche, Jean-Paul Baduel, avocat des mécontents, a ainsi tenu meeting en marge de la messe. Rendez-vous donc devant la justice des hommes.

Grève des offrandes

A l’automne 2011, l’éviction de deux prêtres lazaristes (2) de la paroisse Saint-Simon-Saint-Jude a mis le feu aux poudres. Officiellement, c’est pour faire place aux jeunes, les deux hommes ayant 75 et 90 ans. Mais des paroissiens avancent une autre hypothèse. Les lazaristes, qui tiennent la paroisse depuis 1918, ont créé un pèlerinage lucratif. Au nom de la réconciliation franco-allemande, des cars de pèlerins viennent régulièrement à Metz assister à des messes dans la langue de Goethe, et l’usage veut que 70% des quêtes et offrandes réalisées à cette occasion remontent à la congrégation des lazaristes, l’évêché se contentant de 30%.

«L’évêque, qui est dominicain, a viré toutes les congrégations pour conserver 100%», dénonce un fidèle. «Calomnie et mensonges», s’insurge Philippe Hiegel. Mais le soupçon s’est insinué, comme en témoigne ce courrier d’une paroissienne, menaçant de faire la grève des offrandes : «Quant à ma participation à la quête diocésaine, j’attends la décision qui sera prise au sujet des pères lazaristes.» D’où

cette réaction courroucée de Mgr Raffin : «Qu’est-ce que

cette agitation qui repose sur des informations incomplètes ? Les lazaristes ne sont pas les seuls au monde à pouvoir prendre en charge cette paroisse. Ils seront remplacés par des prêtres plus jeunes, et vous devriez remercier Dieu de permettre à l’évêque de vous donner encore des prêtres alors que la pénurie dans d’autres diocèses est si grande.»

L’autoritarisme de l’évêque - qui sera lui-même atteint par la limite d’âge en 2013 - n’a fait que jeter de l’huile sur le feu, comme en témoigne sa diatribe devant des paroissiens de Saint-Simon-Saint-Jude : «Ce qu’a fait un évêque, un autre le défait. Si ça ne vous plaît pas, vous irez voir ailleurs.» Après une manifestation devant l’église en faveur du maintien des deux lazaristes (l’un d’eux déplorant être «jeté comme un vieux chiffon») puis une pétition signée par 600 personnes, des paroissiens ont saisi le tribunal administratif de Metz pour «excès de pouvoir». Demande rejetée en référé, mais un appel est en cours.

La polémique rebondit aussitôt avec la désignation d’un remplaçant, l’abbé Cédric Burgun. Deux mois plus tard, deux membres de la chorale de Saint-Simon-Saint-Jude attestent par écrit que le nouveau prêtre n’a «jamais célébré de messe dans notre paroisse depuis cette soi-disant nomination». Sur le site internet consacré à Maurice Schumann qu’il coanime, l’abbé Burgun est domicilié au presbytère Saint-Nicolas-des-Champs, à Paris, alors que son décret de nomination à Metz souligne qu’il «réside»

sur place. Ubiquité ?

Cantine de luxe et club de cigares

Une précédente affaire sème le doute. En avril 2009, l’évêque de Troyes écrivait benoîtement à son homologue de Metz : «Je viens partager un problème pour lequel vous pourriez peut-être m’aider.» Evoquant une pénurie locale de prêtres, il jette son dévolu sur un curé messin : «Accepteriez-vous de me le prêter pour trois ans ? Il ferait la jonction avec nos espérances futures et ce serait une occasion où le diocèse de Metz nous aurait dépannés.» Le prêt d’un prêtre «fonctionnarisé» à une paroisse hors Concordat : voilà une façon détournée d’étendre ce statut à toute la France. Emmanuel Horst, ex- responsable de l’évêché, affirme que «nombre de prêtres font leurs études à Rome alors qu’ils exercent officiellement dans notre diocèse». Une bourse d’Etat déguisée ?

Horst a longtemps été secrétaire général de la mense épiscopale. Après avoir critiqué quelques décisions de l’évêque, il s’est retrouvé placardisé à la bibliothèque de l’évêché, puis finalement licencié en janvier. Lui aussi a saisi le tribunal administratif pour contester son éviction et a même obtenu le dépaysement du dossier à Nancy après récusation du magistrat messin chargé du litige - un cas rarissime en matière de justice administrative. Dans sa requête pour «excès de pouvoir», Emmanuel Horst pointe plusieurs pratiques mesquines de l’évêché. Comme l’utilisation de certaines offrandes pour financer

des faux frais. Horst exhume, preuves à l’appui, le cas, en 1999, d’une réunion de travail à Lourdes où 38 000 francs ont été prélevés sur des offrandes pour rembourser les frais engagés par les membres de la

délégation messine emmenée par Mgr Raffin. Toutefois, deux d’entre eux ont sèchement rendu le chèque que leur avait remis l’évêché, l’un pestant contre une «solution scabreuse qui blesse [sa] conscience», l’autre s’interrogeant : «Les offrandes des messes doivent être reversées, comme cela convient, à des prêtres en mission qui en ont besoin pour vivre. Je suis surpris de voir qu’on peut "orienter" les dons des fidèles pour "offrir" un voyage dont je ne vois pas encore l’utilité. Ne serions-nous pas en train de trafiquer les actes liés au culte et de nous rapprocher de la simonie ?»

La même année, la mense épiscopale - que d’aucuns qualifient de «SARL de l’évêque» - bénéficiait d’un legs de 153 000 francs, le testament précisant qu’il devra être affecté à des «œuvres missionnaires». Par simple courrier,

Mgr Raffin décide d’amputer du même montant les quêtes destinées aux mêmes «missions» puis de «l’affecter aux œuvres diocésaines», en contradiction avec l’esprit, sinon la lettre, du legs.

Plus récemment, l’évêché s’est lancé dans la restauration trois étoiles, à l’aide d’un ancien chef de Robuchon. Les Amis de Saint-Louis, 110 couverts abrités dans des

boiseries du XVIIIe siècle au cœur même du grand

séminaire, ne dispose d’aucune vitrine sur rue, mais l’adresse circule chez les fins gourmets : «cadre magnifique», «endroit surprenant», «cuisine raffinée», «rien à dire sur les prix». Le restaurant a obtenu la Marmite d’or en 2007. Son abbé fondateur, également animateur d’un club de cigares, a depuis été condamné pour proxénétisme, mais sa petite entreprise perdure.

Modestement, selon Mgr Raffin, qui affirme que le restaurant serait déficitaire - et pour cause avec un tel rapport qualité-prix.

L’Etat, propriétaire des lieux, souligne que sur 1 million d’euros de travaux engagés depuis cinq ans sur l’ensemble du grand séminaire, seuls 33 000 ont été consacrés à cette cantine de luxe. Dans un courrier à

Me Baduel, la préfecture de Moselle paraît miser sur le Saint-Esprit : «Les éventuels bénéfices du restaurant sont destinés à l’entretien de l’ensemble du grand séminaire, réduisant d’autant les participations ponctuelles de l’Etat sur ce patrimoine.» Mais son secrétaire général jure avoir fait les gros yeux sur ce point : «J’ai recommandé au vicaire une vigilance particulière sur la publicité faite au sujet de ce restaurant dans des guides, son activité ayant pour vocation d’être essentiellement destinée à des structures ecclésiales, des dîners-débats sur des thèmes religieux à l’intention d’une population plus diverse pouvant y être ponctuellement organisés.»

Un lustre à 20 000 euros

Quant à la mairie de Metz, elle entretient les meilleurs rapports avec l’évêché, comme en témoigne la destinée de l’orphelinat Saint-Joseph pour jeunes filles. L’établissement déclinant, l’association envisage sa vente, estimée à 3 millions d’euros, qui doivent revenir, selon ses statuts, au bureau d’aide sociale de la mairie. En 2007, surprise : après liquidation, l’argent est versé à l’évêché. C’est que, entre-temps, les statuts ont été modifiés, un PV précisant que «le sénateur-maire centriste de Metz [Jean-Marie Rausch, ndlr] n’est aucunement opposé à ce que l’attributaire de l’actif soit modifié». La représentante municipale au sein de l’association Saint- Joseph n’était autre que Christine Raffin, sœur de l’évêque.

Déficitaire de 890 000 euros en 2010 en dépit des subventions publiques, l’évêché de Metz multiplie les appels à la générosité des paroissiens. Le dernier en date surfe sur l’esprit des Jeux olympiques : «2012, l’important c’est de participer.» Après avoir curieusement affirmé que «l’Eglise de Moselle vit principalement grâce aux dons», il proclame qu’une «participation, même modeste, est la preuve de votre attachement à l’Eglise et aux valeurs olympiques qu’elle défend».

De fait, elle est dans le besoin : la salle du trésor de la cathédrale étant «privée d’éclairage digne de ce nom» depuis la tempête de 1999, elle vient de «choisir, en accord avec les services de l’Etat, un lustre chez un antiquaire messin d’un montant de 20 000 euros». Hélas, les fidèles n’ont mis

que 5 000 euros au pot. D’où cette relance, à Noël dernier : «Permettez-nous de solliciter à nouveau votre générosité.» Que la lumière soit.

(1) Annexés par l’Allemagne en 1870, ces territoires échapperont à la loi de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Revenus dans le giron français après la Première Guerre mondiale, ils resteront soumis au Concordat «à titre transitoire», selon une loi de 1924.

(2) Ordre initialement dédié à l’évangélisation des pauvres dans les campagnes. 



.