"L'Iran, une possible évolution vers la sécularisation ?"

posté le 14/10/2009

14 octobre 2009

 

"L'Iran, une possible évolution vers la sécularisation ?"

 

Exposé de Mahmoud Delfani, Président de l’Institut des Hautes Etudes Iraniennes

 

En observant l'histoire de la sécularisation en Iran et des penseurs et intellectuels iraniens depuis la deuxième moitié du 19ème siècle, on constate qu’à partir de 1853-55, sont publiés d’importants récits politiques, comme ceux de Mirza Agah Khan Kermani, Ahmad Talebof, Mirza Fath Ali Akhoundzadeh, Mostashar ol dowleh et beaucoup d’autres, sans que les idées évoquées puissent pénétrer la société iranienne.

Après la révolution constitutionnelle de 1906, et le coup d'état de Reza Shah en 1921, celui-ci a cherché à occidentaliser l’Iran, et son fils après lui, mais ils ne parviennent pas à installer la sécularisation. Pourtant, de nombreux auteurs français sont traduits à partir de 1906 (Rousseau, Montesquieu, …). Le sécularisme et la laïcité n’étaient pas inconnus de la société iranienne, des grandes villes : Téhéran, Machad, Chiraz, Tabriz. Les réformes culturelles et religieuses de Reza Shah se perdent après sa chute en 1941, et le règne des Pahlavi s’achève en 1978 sur la révolution islamique. La création de l'école théologique de Qom en 1921, y a contribué, en modifiant la hiérarchie du clergé chiite en Iran et en rapprochant les ayatollahs de la population. La création de l’Ecole théologique de Qom et la division du pôle chiite en deux zones : l’Irak et l’Iran, portèrent un coup fatal à la fois à la modernisation en Iran et à la sécularisation. Car, la théorie politique du chiisme s'oppose à l’émergence du sécularisme politique. De plus, traditionnellement, la société iranienne rejette tout ce qui n'est pas religieux, car le chiisme représente plus qu'une religion : il est directement lié au nationalisme iranien. Depuis 1501, date de la création du premier état chiite en Iran, on ne peut plus séparer chiisme et nationalisme iranien.

Même les écrits des penseurs iraniens et les mouvements « réformistes » à caractère laïque des 30 dernières années sont toujours mal connus, voire méconnus en Iran. Malgré les réactions d’opposition aux ayatollahs depuis 30 ans, la société iranienne reste profondément religieuse.

Par ailleurs, il n'existe pas de théorie politique sur le sécularisme ou la laïcité, indépendante du chiisme en Iran. Les ouvrages qui défendent le pluralisme politique restent très liés à la religion et parlent d'un islam moderne, modéré et pluriel. Tant qu’une théorie politique moderne, indépendante des principes religieux n’est pas définie et débattue en Iran, la laïcité et la sécularisation resteront des concepts méconnus en Iran.

Le sécularisme reste un concept flou et mal défini en Iran. Les quelques auteurs qui écrivent sur le sujet divergent sur sa définition et confondent souvent laïcité et sécularisme. La volonté de limiter le pouvoir des religions existe, mais il n'y a pas de débat sur le sujet. On constate que même les intellectuels iraniens qui étaient venus étudier en France à la fin de la seconde guerre mondiale et qui sont devenus les intellectuels de la révolution islamique, comme Mehdi Bazargan, premier ministre de Khomeiny, ont échoué à transmettre les concepts de laïcité et de sécularisme à la société iranienne, car ils avaient eux-mêmes du mal à comprendre les valeurs françaises et la philosophie moderne de l’Occident. Il y a une volonté historique de lier le chiisme aux systèmes politiques iraniens dans la mesure où le chiisme est profondément politique. Avant la Révolution de 1979, la monarchie-constitutionnelle était considérée, par la constitution iranienne comme une monarchie chiite et le Shah était de ce fait «Padesheh shieh», le roi des chiites. Après la chute du Shah et la fondation d’un régime politique à caractère républicain et dépendant de l’Islam en Iran, le mot Islam se lie au système politique et la république islamique est née en Iran, et ce malgré les dilemmes et les contradictions entre l’islam et le système républicain. Aujourd’hui, après 30 ans, le débat en Iran portant sur les réformes à la fois du « système politique » et du « régime politique » devient de plus en plus sérieux. De ce fait, les concepts de laïcité et de sécularisation sont devenus à la mode. Des sujets qui n’ont toujours pas été débattus sur le fond ni au sein des élites ni même dans la société iranienne. Est-ce que le temps de la sécularisation est-il enfin venu en Iran ? Ou bien est ce que l’histoire ne cesse de se répéter en Iran ?

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Exposé de Amir Aslani, avocat, auteur de « l'Iran le retour de la Perse ».

 

Il y a décalage radical entre l'image montrée par les médias à l'étranger et en France en particulier et la réalité vue de l’intérieur. Le 11 septembre, les différents attentats qui ont suivi au Maroc ou au Pakistan par exemple, ne sont pas dus aux Iraniens ou aux Chiites. Ce conflit auquel l'Occident est confronté avec le monde musulman n'est pas un conflit entre les valeurs judéo-chrétiennes et l'islam chiite. Sur ces 25 dernières années il n'y a pas eu d'attentat islamique revendiqué ou attribué à l'Iran. Pourtant, à travers le monde on considère que l'islamisme iranien est à la source de beaucoup d'actes de terrorisme à l’échelle internationale.

Pourtant, en Iran, vu de l’intérieur, l’illettrisme n'existe pas. L'Etat est stable, plusieurs fois millénaire, la jeunesse y est remplie d'espoir, d'énergie et de vie, ce qui n’est pas le cas dans les pays qui entourent l'Iran. La population universitaire dépasse la population estudiantine en France, le nombre de filles inscrites dans les universités iraniennes dépasse le pourcentage français. La jeunesse est connectée au monde par Internet : Il y 30 millions d'usagers en Iran, plus que partout dans le Moyen Orient. La jeunesse représente 60 % de la population iranienne. Elle est très éduquée et aspire à un autre mode de vie que celui imposé depuis ces trente ans par la théocratie islamique. La jeunesse qui est dans la rue n'est pas majoritaire, mais le régime devra en tenir compte.

L'Iran compte également une femme prix Nobel Mme Chirin.

Ce pays, capable de devenir la 9ème puissance spatiale au monde, est en train d’être mis au ban de la coopération internationale, alors que c’est le pays phare de la région.

La laïcité est l'aspiration du peuple iranien. Le chiisme est une chance pour l'islam. Huntington a dit que le l'avenir du monde allait se régler à l'issue de ce conflit qui oppose l’islam et le monde judéo chrétiens. Mais notre « way of life » est personnifié par les Saoudiens, pas par les Iraniens. En Iran, même si elle ne jouit pas de tous les droits, la femme peut travailler, conduire, recevoir le prix Nobel, ce qui n'est pas le cas dans les autres pays musulmans environnants.

Avant 79, la notion de « fondamentaliste » ni le mot « Islamisme » n’existaient. La théocratie islamique est un phénomène nouveau, arrivé avec la révolution iranienne de Khomeiny en 79. L'Iran a été le premier pays à tomber dans la théocratie et il sera le premier pays à en sortir. L'interdiction des libertés fondamentales, de liberté sociale, des règles alimentaires etc. font que cette nouvelle génération par réaction, aspire à autre chose. C’est la seule génération qui, dans le monde arabo-musulman est dans cette position. Plutôt qu'à une perspective belliqueuse et des menaces proférées contre notre pays, le peuple aspire à un mode de vie proche de ce que nous connaissons en France. Mais le peuple iranien est particulièrement nationaliste et tout repli sur lui donnerait à M. Ahmadinejad une légitimité qu’il n'a plus.

La Perse dans l'esprit des Iraniens, concrétise une nouvelle forme de nationalisme. Certains ont voté pour M. Ahmadinejad à cause de ses prises de positions ultranationalistes et sur le nucléaire. Voulant de démarquer des arabes avec lesquels ils ne veulent pas être confondus, étant indo-européens, les Iraniens considèrent que la théocratie chiite est leur réponse au monde arabe.

Adopté en 1901, le chiisme est fortement ancré car ile trouve une résonance avec la religion d'origine, antéislamique, le zoroastrisme ; on trouve dans le chiisme la notion de quête de la justice, la faculté pour le peuple de se révolter contre l'injustice, la faculté de s’adapter à un monde qui évolue. Ce qui explique que les femmes ont une meilleure position que dans d'autres pays sunnites. La religion chiite peut mieux s’adapter au contexte économique que le monde sunnite. La hiérarchie cléricale, à la mode romaine, est hiérarchisée et doit faire de longues études pour progresser, au contraire des imams sunnites, ce qui permet à la religion d'évoluer. Aujourd’hui, une nouvelle interprétation de l’Islam ne peut venir que du chiisme iranien. Les théories chiites menacent le sunnisme, comme le montre l’exemple du Maroc qui vient de rompre les relations diplomatiques avec l'Iran, au prétexte que des agents iraniens pratiquaient des conversions en masse au Maroc.

Ahmadinejad, comme Nasser il y a quelques années, a accaparé les cœurs et les esprits du monde arabo musulman en se montrant capable de dire non à l’Occident.

Les déviations que l'on constate dans les autres pays musulmans d’Afrique et d’Asie, d’Afghanistan, proviennent de la « saoudisation » de l’islam de ces pays. L'Arabie Saoudite a encouragé un islam qui génère des attentats dans tous ces pays. C'est cet islam malade qu'il faut combattre car c'est lui qui empêche le progrès et refuse la différence de l'autre. Les iraniens chiites par leur passé de minorité persécutée, ont la faculté de s'adapter et de comprendre et accepter les différences entre les hommes.

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Exposé de François Géré, Président de l'Institut Français d'Analyses Stratégiques (IFAS)

 

Les analystes étrangers connaissent très mal l’Iran et il est consternant de les voir recommander des sanctions aggravées dans le but de nouer plus de dialogue. Il faut se rendre en Iran pour comprendre la complexité de ce pays.

La relation entre pouvoir religieux et séculier dans un pays qui s’est donné comme constitution la « république islamique d’Iran » est originale. La préoccupation républicaine iranienne est d’une redoutable complexité. La constitution pensée par l'imam Khomeiny, repose sur un principe fondamental : le guide suprême qui concentre en sa personne les pouvoirs religieux et séculier est un représentant temporaire. Il est le « vicaire de Dieu », en attente du retour de l’imam caché. Cela donne une espèce de messianisme qui n’est pas totalement étranger à notre culture chrétienne. La question qui se pose aujourd’hui, c’est la question très grave du rapport de force entre les religieux qui ont détenu le pouvoir sans aucune critique et sans aucun partage et les laïques.

En particulier, le groupe des « gardiens de la révolution », qui a été créé par la révolution, puis a joué un rôle crucial dans la guerre Iran Irak, constitue un corps militaire parallèle à l’armée régulière. L’Imam Khomeiny avait tenu à limiter leur pouvoir, en contrôlant la nomination des principaux dirigeants et officiers et en maintenant l’équilibre entre les deux forces armées.

Lorsque Khameiney est arrivé au pouvoir, après avoir éliminé l’ayatollah Montazeri, théologien de l’envergure de Khomeiny et considéré alors comme son successeur, il s’est appuyé sur les gardiens de la révolution, leur a donné de plus en plus de pouvoir et d’autorité par rapport à l’armée. Le nucléaire et les missiles balistiques sont actuellement sous leur coupe. Ils ont accaparé des secteurs d’organisations caritatives qui sont une part importante de l’économie d’Etat. Ils tendent à recréer un « secteur d’état privé », alors que la bourgeoisie entrepreneuriale iranienne voudrait aller vers plus de privatisation et se libérer de ce carcan constitué par des groupes d’intérêt qui n’ont pas la même conscience que nous de ce qu’est l’économie de marché.

Avec la première élection de M. Ahmadinejad, les gardiens de la révolution affermissent leur pouvoir et le résultat des deuxièmes élections, alors que tout le monde pensait qu’il y aurait un deuxième tour, a créée la surprise et l’indignation. Alors que les religieux traditionnels appartiennent à une génération née dans les années 30, les gardiens de la révolution, eux, sont nés dans les années 50. Ils ont une vision très limitée du monde : ils connaissent les pays limitrophes : Pakistan, Irak, quelques pays du monde arabe…, mais pas les plus éloignés. Ce sont surtout des ingénieurs militaires dont la vision du reste du monde : Occident, Chine, Russie en particulier, reste limitée.

Ils ont une foi profonde, mais quittent la tradition religieuse de Khomeiny. Leur constitution est de moins en moins islamiste, de plus en plus « républicaine », mais sans que cette république s’identifie à la démocratie. C’est cette génération prend le pouvoir dans le pays. C’est elle qui contrôle sur l’activité nucléaire. Ce sont eux qui mènent les études sur les missiles balistiques. Comme tous les scientifiques du monde, ils ont envie d’aller plus loin dans leurs recherches.

Dans leur formation, les jeunes ingénieurs sont amenés très rapidement à travailler dans les usines nucléaires. N’étant pas particulièrement pieux, ils n’ont qu’un idéal : réussir. Ils ont passé ces dix dernières années à surmonter des difficultés techniques et veulent relever des défis techniques, améliorer sans cesse leur matériel. Ils se sont investis dans cette mission et on retrouve le même phénomène que dans tous les autres pays possesseurs de la technologie nucléaire. Leur volonté d’ouverture au reste du monde est grande. Ils voudraient échanger avec le reste du monde et souffrent de l’isolement actuel.



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